Les pratiques innovantes en éducation pour l’acquisition des compétences du futur, avec Ann-Louise Davidson, directrice du laboratoire d’innovation de l’université Concordia

25 février 2021

Ann-Louise Davidson est titulaire d’une chaire de recherche en culture maker, et directrice du laboratoire d’innovation à l’université Concordia. Elle est venue partager avec les étudiants du cours TEN7006 Design de systèmes d’enseignement et de formation, ses réflexions sur les différentes compétences du futur que doivent acquérir les étudiants, et le rôle de l’enseignant pour les préparer au marché du travail à l’ère de la quatrième révolution industrielle.

La chaire en culture maker et le maker space

J’ai obtenu cette chaire de recherche en culture maker en 2017 ; bien que la tendance ait commencé vers 2012, cela a pris plusieurs années pour qu’elle rejoigne le Canada et s’intègre dans les centres de services communautaires, les écoles, etc. Aujourd’hui, je ne pense pas qu’il y ait une seule école qui ne veuille pas avoir un makerspace. Cette chaire vise à permettre de comprendre comment on crée des communautés de pratiques qui s’engagent dans ce qu’on appelle le thinkering [ndlr : de l’anglais think et tinkering, susciter l’apprentissage par la créativité en montant des projets concrets], donc avec toute la question de l’itération, de tenter des choses, de rendre la technologie plus transparente. En définitive, comment est-ce que je suis capable de m’engager aussi dans une culture matérielle qui va me permettre d’externaliser ma pensée critique ou mes réflexions sur un thème quelconque ?

J’ai créé un makerspace  de recherhce à l’institut Milieux, et un makerspace au Chalet Kent qu’on a créé grâce à un partenariat entre l’Université Concordia et la Maison des Jeunes dans Côte-des-Neiges, dans un environnement défavorisé de Montréal mais qui est aussi très créatif, pour aider à l’empowerment des jeunes. C’est un espace très simple avec des tables, des tableaux perforés, et des machines qu’on a créé ensemble avec ces jeunes. On est totalement à l’opposé de la consommation de kits tout faits : l’idée est de partir de rien, ou de n’importe quoi, pour réfléchir à comment améliorer une idée et concrétiser un projet qui améliore la situation de l’un ou de l’autre.

Le laboratoire d’innovation

Le laboratoire d’innovation est un projet institutionnel de Concordia d’une toute autre envergure, complètement différent. Le but est de créer un terrain de jeu pour les étudiants et les partenaires pour leur permettre de travailler en pédagogie par défi (challenge-based pedagogy). On travaille sur des concepts qui posent un défi, des situations non encore résolues pour lesquelles même moi je n’ai pas de solution. Les étudiants collaborent à travers plusieurs facultés et disciplines, avec des mentors chez des partenaires corporatifs, communautaires, ou des experts de contenu. Pour l’instant tout se fait en virtuel, mais lorsqu’on pourra revenir en présentiel, j’espère que ce laboratoire pourra être une membrane poreuse pour l’université, où ces différents mondes pourront se rencontrer. Il y a quatre défis en ce moment : maker fundamentals, qui correspond à mon expertise de la chaire de recherche ; un partenariat avec l’institut Robert Sauvé sur les couvre-visage pour la santé-sécurité au travail ; la création d’un réseau Wi-Fi gratuit de quartier avec l’aide de programmeurs et d’un expert de l’armée canadienne ; enfin, un centre de ressources et de management communautaire (community CRM).

Un objectif du laboratoire d’innovation est aussi que les étudiants développent les compétences du futur marché du travail, nécessaires dans la quatrième révolution industrielle : la pensée stratégique, la pensée critique, la créativité et la collaboration, la communication, auxquelles j’ajoute le prototypage (développer rapidement un modèle analytique ou concret, et revenir dessus à plusieurs reprises en itération), le leadership engagé, et le réseautage au sens de la recherche d’opportunité.

Réflexions sur le système éducatif et les théories de l’apprentissage

Après trente ans à l’université, tantôt comme étudiante tantôt comme professeure, ma priorité est que les diplômés soient employables, au-delà des « A ». Je réfléchis beaucoup à en quoi constitue l’apprentissage, et est-ce que mes étudiants apprennent vraiment lorsque j’enseigne.  On peut parler de bien des théories d’apprentissages, de Platon au socioconstructivisme, à Montessori, etc., mais il faut réfléchir sur ce que veut dire une théorie : une théorie est faite pour être appliquée. La République de Platon nous parle de ce qu’est l’apprentissage, la pédagogie, la différence entre la pédagogie et une théorie de l’apprentissage ou encore une théorie de la connaissance. Tout cela, ce sont des construits que l’on doit déconstruire parce qu’ils changent constamment. Par exemple, si j’utilise le evidence-based teaching, je vais pouvoir mesurer l’impact de mon enseignement sur les résultats des étudiants, voir si mon enseignement est bien compris, donc je vais pouvoir mesurer ce construit. Mais se souvient-on vraiment de tout ce que l’on a appris dans tous nos cours, ou même de si on a appris ? Il y a bien des cours qui sont un nuage flou pour moi, avec une ou deux choses qui m’ont marquée dans un cours d’étymologie par exemple, mais qui ne font pas de différence dans ma vie aujourd’hui même si je les ai très bien réussis et qu’ils m’ont donné une bonne estime de moi vis-à-vis mes compétences académiques. C’est de l’apprentissage magistral, de la mémorisation. Il y a un passage très intéressant du Ménon de Platon, autour de la difficile mémorisation de la formule du théorème de Pythagore par les enfants, dans lequel Socrate pose une série de questions à un enfant esclave jusqu’à ce qu’il puisse inférer la formule, pour montrer que l’apprentissage est une réminiscence et non une mémorisation. Peu importe la théorie de l’apprentissage, le modèle, l’approche pédagogique qu’on utilise, pour moi le meilleur scénario est lorsque l’étudiant ne se rend même pas compte de tout ce qu’il a appris, parce que ses connaissances lui appartiennent tellement qu’il pense les avoir toujours eues et ne se souviens pas où il les a apprises.

Sa vision du constructivisme

Personnellement, j’adhère au constructivisme radical, même si lorsque j’enseigne certains cours il peut m’arriver de faire « de la gestion de contenu » où je donne des recettes à la façon d’un bucket theory of mind de Karl Popper. Dans ces situations-là, la vraie pédagogie se situe dans les rétroactions que je donne, avec le but de créer des interactions d’idées et de réflexions un peu à la manière d’une vague de dominos qui tombent : l’apprentissage se situe dans chaque interaction d’idées, comme chaque collision entre deux dominos jusqu’à créer cette vague.

Dans l’interaction constructiviste, on a une rencontre entre un novice et un expert. Le novice n’est pas une tabula rasa, il peut arriver de n’importe où, avec une structure cognitive propre à lui. De l’autre côté, l’expert détient la structure cognitive-cible, il n’est parfois plus capable d’enseigner car il ne se souvient plus des difficultés surmontées en tant que novice. Cette intersection entre les deux est l’espace de rencontre pédagogique. L’enseignant est à l’extérieur de cette rencontre, et l’acte pédagogique finalement est de comprendre ce que le novice ne comprend pas, pour lui offrir une résistance adéquate dans l’argumentation qui le motive et le maintienne dans cet espace de rencontre pédagogique.

Conseils aux enseignants

Lorsque je prépare un cours, je ne dois pas me concentrer sur le contenu que je connais déjà parfaitement, mais sur la compréhension de mon novice typique, pour créer des interactions et faire avancer le dialogue. En réalité, on ne m’a jamais appris à me préparer moi. Or, c’est dans ma préparation à recevoir l’apprenant qu’il est essentiel que je puisse repenser et trier ce qu’il y aurait à dire pour ne garder que l’essentiel nécessaire à l’apprenant (paradigme du praticien réflexif de Schön). Rien ne sert par exemple d’obliger à lire un livre complet lorsque ce ne sont que trois pages qui sont réellement nécessaires pour le cours.

Accepter d’avoir un regard sur sa pratique d’enseignement dans le passé, avoir une posture humble : je ne suis pas Dieu, je suis juste un prof ! Et enfin, se demander comment faire pour améliorer sa pratique. La pédagogie des opprimés finalement, c’est d’aller chercher ceux qui ne réussissent pas pour leur donner la pousse dont ils ont besoin pour prendre confiance et réussir. On devrait prendre des gens qui n’ont pas eu beaucoup de succès à l’école mais qui sont des hyper bons pédagogues, et les faire rentrer dans les écoles pour nous aider à changer le système.

L’avenir de l’enseignement et les compétences du futur

L’essentiel pour moi est d’accompagner l’étudiant dans l’acquisition de compétences qu’il pourra réellement utiliser dans la vie. C’est un problème terrible de voir des doctorants qui ont fraîchement terminé leur thèse et ne sont pas employables. La question est donc : comment préparer un penseur à mieux contribuer à la société ? Comment préparer les futures générations à régler des problèmes multidisciplinaires à grande échelle tels que les 17 objectifs de développement durable de l’UNESCO ?

La question de la pertinence des études supérieures se pose parce qu’on a un problème d’employabilité des étudiants qui en sortent. Dans tout changement de paradigme, tout ne change pas en même temps. Si on pense au concept des horizons d’attente, les attentes de nos enseignants, de nos apprenants ont beaucoup changé depuis le début de la pandémie. Les universités s’adaptent comme jamais auparavant. Nous sommes rendus à un point d’inflexion de la courbe du futur de l’éducation et la clé selon moi, c’est d’accepter qu’il n’y ait pas une seule bonne formule ni un seul paradigme. Il faut fournir des efforts soutenus pour régler les problèmes qui se posent au XXIe siècle, avec la quatrième révolution industrielle, la précarité croissante des travailleurs certes, mais aussi le réchauffement global, la santé mentale, etc. Il faut absolument que notre population d’étudiants soit capable de contribuer dans cet environnement-là.

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